Le Réseau Café-récits s’est tenu en juin 2022 au Schlossgarten Riggisberg. L’animatrice Nisha Andres raconte comment elle réunit les habitants et la population du village autour d’une table pour un échange informel par le biais de cafés-récits.

Interview: Anina Torrado Lara

Environ 270 personnes résident au Schlossgarten Riggisberg, dans un cadre idyllique.

Quel lien avez-vous avec les cafés-récits?

Nisha Andres: Nous avons mené nos premiers cafés-récits au Schlossgarten Riggisberg avant la pandémie. C’est pourquoi nous avons été particulièrement heureux d’accueillir l’atelier-débat du 2 juin 2022! J’anime moi-même des cafés-récits et je trouve cette méthode très appropriée pour se rencontrer de manière informelle et faire tomber les barrières dans les esprits.

Comment vous y prenez-vous pour cela au Schlossgarten?

L’inclusion est notre première compétence. Le Schlossgarten ne se trouve pas loin du village de Riggisberg et offre de nombreux points de départ pour nouer des liens: du magasin Eggladen au restaurant Brunne en passant par des manifestations telles que le marché de Pâques, le cinéma en plein air ou la fête de l’été, nous proposons une large palette d’offres. Notre concept vise à faire tomber les barrières. Ainsi, les élèves viennent tout naturellement aux cours de natation, certains enfants du village fréquentent notre crèche et nous proposons des produits fabriqués par nos soins sur les marchés. Malheureusement, une partie de la population éprouve des réticences à entrer en contact avec des personnes supposées différentes.

Comment les habitants peuvent-ils surmonter ces barrières dans leurs esprits?

Une de nos habitantes nous a dit une fois: «Il suffit simplement d’une phrase, d’un sourire pour faire tomber les barrières.» Nous travaillons au quotidien à promouvoir activement l’échange. Les cafés-récits sont très utiles pour cela, car ils permettent d’entretenir une communication courtoise, respectueuse et ouverte.

Qu’avez-vous retenu de l’atelier-débat?

Ce fut une très belle journée où l’inclusion a été grandement présente. Elle a réunion de nombreuses personnes intéressantes et nous avons été ravis d’entendre les interventions des invités Johanna Kohn et Gert Dressel. Des personnes sourdes accompagnées d’interprètes, des personnes en fauteuil roulant et des habitants du Schlossgarten souffrant de maladies psychiques étaient également de la partie. L’un des résidents a déclaré: «Je ne pensais pas qu’il était possible d’avoir une conversation aussi intense avec une personne sourde et muette! J’ai réalisé qu’il y avait d’autres personnes avec un handicap.»

Quel est votre conseil pour les cafés-récits?

Ne pas avoir peur de dire quelque chose de mal! Moi aussi, j’ai parfois des doutes. J’aimerais encourager les autres à assumer leur incertitude et à formuler des pensées honnêtes. Ne pas trop réfléchir, mais simplement demander: «Je ne sais pas trop comment je peux t’appeler?» ou «Est-ce que je dois regarder l’interprète ou la personne qui parle?» En tant qu’animatrice, j’ai également pour mission de dire ouvertement les choses. Il m’arrive donc parfois de demander: «Je perçois une certaine irritation en ce moment, est-ce que vous ressentez la même chose?

Le Schlossgarten Riggisberg a accueilli l’atelier-débat du Réseau cafés-récits (photo: Rhea Braunwalder)

Schlossgarten Riggisberg

Le Schlossgarten Riggisberg compte près de 270 résident-es présentant un handicap psychique et/ou physique et 350 employé-es. Les résident-es peuvent travailler dans les entreprises: à l’atelier, ils préparent des envois, emballent des documents électoraux et des bulletins de vote ou fabriquent des produits. Une entreprise horticole entretient la propriété et cultive des herbes aromatiques. La collaboration en cuisine, au restaurant ou à la fabrique de verre est également appréciée. La créativité peut être exprimée dans les ateliers, la manufacture et l’insertion professionnelle à la portée de tous.

À propos de

Nisha Andres intervient au Schlossgarten Riggisberg depuis 2016. En tant que responsable du conseil et de l’intégration, elle est l’interlocutrice des résidents et des collaborateurs qui vivent des situations difficiles. Après sa formation de commerçante de détail, elle a suivi une formation d’éducatrice sociale en cours d’emploi. Depuis 2002, elle travaille au sein de différentes institutions sociales. Elle a beaucoup d’expérience avec les personnes souffrant de troubles cognitifs, de maladies psychiques et se trouvant dans des situations palliatives.

Le 26 août 2022, 20 animatrices et animateurs se sont réunis à la «Haus der offenen Jugendarbeit» de la ville de Wil pour un moment d’échange et de réflexion. Les thèmes de la journée étaient le racisme et les cafés-récits avec les jeunes. Une rétrospective de Rhea Braunwalder.

Photo: màd
Texte: Rhea Braunwalder

Comment le lieu a-t-il été choisi?

Un groupe très actif d’animatrices et d’animateurs s’est constitué à Wil il y a environ un an, à l’initiative du service de l’intégration de la ville. Dans le cadre des semaines d’action contre le racisme (mars 2022), plusieurs cafés-récits ont été organisés à Wil sur le thème «Appartenir». Il s’agissait d’histoires autour du sentiment d’appartenance, non seulement à un pays, mais aussi à des groupes d’amis, des associations ou des familles. Comme je sentais beaucoup d’énergie et de motivation chez les animatrices et animateurs, il était clair pour moi que l’intervision de cette année devait avoir lieu ici. J’ai demandé à Jara Halef qui s’occupe de l’animation auprès de la jeunesse de Wil, si elle pouvait mettre une salle à notre disposition.

Comment s’est déroulée la journée?

Nous avons commencé la matinée par une table ronde avec nos hôtes, Jara Halef (animatrice socioculturelle à Wil) et Katarina Stigwall (directrice et conseillère au bureau de consultation contre le racisme et la discrimination de l’EPER). Les deux intervenantes ont donné un aperçu de leur travail. Elles se sont accordées sur le fait que parler du racisme, quel que soit le cadre, est assez difficile. «Il faut beaucoup de temps pour que les gens aient le courage de venir au bureau de consultation», explique Katarina Stigwall. En revanche, le café-récits permet de se retrouver dans un cadre protégé. Lors de celui qu’a organisé Jara Halef, quelques jeunes ont raconté comment ils ne se sentaient pas intégrés.

Après la table ronde, nous avons partagé un repas, ce qui a laissé beaucoup de temps pour des discussions individuelles. Les animatrices et animateurs ont discuté de leurs prochains cafés-récits. Ils ont pu découvrir des idées de thèmes et de questions et ont partagé leurs propres histoires de vie.

L’après-midi, nous avons abordé plus en détail des cas individuels en utilisant l’intervision en petits groupes. Des questions telles que «Que faire lorsque des personnes tirent des conclusions négatives de leurs expériences?» et «Comment gérons-nous les journalistes et leurs reportages sur nos cafés-récits?» ont fait l’objet d’intenses discussions.

Qu’ai-je retenu de cette journée?

Les animatrices et animateurs se sont montrés très intéressés par le thème des jeunes et du racisme. Je retiens qu’une bonne animation n’est pas uniquement liée aux compétences dans ce domaine précis: plus nous sommes sensibilisés aux thèmes de la diversité et plus nous pouvons nous mettre à la place de nos narrateurs, comprendre leurs sentiments et leur univers et plus nous pouvons être sensibles dans notre façon d’animer. Il me tient donc à cœur d’aborder la diversité en termes de genre, de sexualité, d’origine et de capacités psychiques et physiques au sein du réseau.

 

Portraits

Katarina Stigwall est responsable du bureau de consultation contre le racisme et la discrimination de l’EPER et a développé un jeu de cartes qui incite à la réflexion sur le racisme au quotidien. Sur un côté sont inscrites des phrases qui, à première vue, paraissent tout à fait neutres; de l’autre, les phrases sont contextualisées sur le plan historique et social acquérant ainsi une autre signification. Le jeu de cartes peut servir de base de discussion lors d’ateliers. Pour plus d’informations, n’hésitez pas à contacter le bureau de conseil.


Jara Halef est animatrice socioculturelle à Wil. Elle apprécie le contact informel et décontracté avec les jeunes, sans attentes ni pression de performance.

Sans doute peut-on dire d’un café-récits qu’il fut intense, émouvant, touchant, léger, joyeux, ou grave. Mais peut-on dire qu’il fut réussi ou, à contrario, qu’il ne le fut pas ? Dire qu’il ne le fut pas, ne serait-ce pas mettre en doute la qualité des récits partagés ? Retour d’expérience.

 

Texte : Anne-Marie Nicole

Début décembre 2021, le Musée Ariana, à Genève, a organisé un week-end participatif et festif « L’art pour tous, tous pour l’art » dédié à l’inclusion et à la diversité des publics, avec une programmation culturelle favorisant la pluralité des regards sur les activités. Dans ce cadre, deux cafés-récits ont été proposés. Par le passé, d’autres cafés-récits avaient déjà été organisés au musée, à l’initiative de Sabine, médiatrice culturelle. Lors de ces rencontres, le Musée Ariana souhaitait mettre à disposition du public l’espace muséal et les bienfaits de la conversation bienveillante.

« Nous sommes restées sur notre faim »

Le thème « Plaisirs et déplaisirs » a été retenu, lequel devait permettre d’évoquer les petits plaisirs qui font le sel de la vie et qui, comme une Madeleine de Proust, replonge les personnes dans les odeurs et les émotions de leur enfance. Et puisque ce week-end visait à solliciter les capacités sensorielles des publics attendus, ce thème devait donc également inviter à parler des souvenirs et des expériences sensorielles : le plaisir et le déplaisir des sens, le goût et le dégoût, les bonnes et les mauvaises odeurs, la vue et l’ouïe qui peuvent réjouir mais dont certaines personnes sont privées…

Le samedi, à l’issue du premier café-récits, qui a réuni une douzaine de personnes avec et sans handicap, nous, animatrices et médiatrices, sommes restées sur notre faim, avec le sentiment de quelque chose de décousu et d’inabouti. Nous avions encore en mémoire les précédents cafés-récits, riches et émouvants, où les propos s’enchaînaient naturellement et où les histoires des uns faisaient écho chez les autres. Mais là, malgré la richesse de quelques témoignages et une traduction en langue des signes qui a dynamisé les échanges, nous étions déçues. Qu’est-ce qui n’avait pas fonctionné ?

Des causes diverses

Nous avons identifié des causes qui relèvent, d’une part de conditions externes, d’autre part de la préparation du café-récits.

  • L’environnement. Les conditions d’accueil étaient encore soumises aux mesures de protection sanitaires contre le Covid-19. Par conséquent, la grande salle avait été largement aérée et la température relativement fraîche incitait à garder les manteaux. Les sièges très espacés formaient un large cercle, privant le groupe d’une certaine intimité. Le port du masque rendait parfois les propos difficilement audibles. Les bruits provenant des autres activités dans le musée perturbaient l’écoute et l’attention, de même qu’un certain va-et-vient dans la salle, avec des personnes arrivées tardivement et qui n’avaient, par conséquent, pas connaissance du déroulement ni des consignes d’un café-récits. Enfin, toujours en raison des mesures sanitaires, nous avons dû renoncer à la partie « café » informelle qui est pourtant un moment essentiel pour tisser les liens.
  • La préparation. Après réflexion, je dois reconnaître que j’ai perdu de vue le contexte dans lequel se déroulaient ces deux cafés-récits. Plutôt que valoriser les expériences sensorielles que les participantes et participants venaient de vivre durant la journée au musée et de mettre ce vécu en relation avec des souvenirs et des événements passés, j’ai abordé trop largement le thème des « Plaisirs et déplaisirs ». Cela explique certainement un déroulement décousu et parfois incohérent, et sans doute aussi la frustration de certaines personnes de n’avoir pas pu s’exprimer sur les découvertes et les sensations vécues le jour même.
  • Le groupe. À cela s’est ajoutée la question de la diversité des publics : des personnes en situation de handicap physique ou psychique, leurs proches et leurs accompagnant·es. Avec le recul, je pense que je / nous aurions dû davantage travailler sur la dimension inclusive de l’animation du café-récits, par exemple en associant à l’animation une personne en situation de handicap.

Apprendre de ses erreurs

Pour le deuxième café-récits, nous avons entrepris des ajustements, principalement d’ordre logistique – par exemple, nous avons fermé la porte de la salle à l’heure annoncée pour le début du café-récits. Les considérations liées à la préparation du thème et à l’accueil de la diversité des publics sont venues ultérieurement, après un moment d’échange entre animatrices et médiatrices et un temps de réflexion personnelle.

Cette expérience m’a appris que chaque café-récits est unique, avec son rythme, sa dynamique et son atmosphère. Elle m’a surtout convaincue, certes de l’importance de choisir un lieu chaleureux, convivial et rassurant, mais aussi de l’importance d’une bonne préparation : prendre le temps de réfléchir au thème choisi, par rapport à soi-même d’abord, mais aussi en fonction du public attendu. Pour mieux, ensuite, dérouler le fil de la conversation.

Pour des cafés-récits réussis

Or, les récits ne se jugent ni ne s’évaluent ; ils ne sont ni bons ni mauvais, ni justes ni faux. Ils sont, simplement. Non, les causes d’un café-récits « manqué » sont à chercher ailleurs : dans la préparation, la connaissance préalable et l’accueil du public ainsi que dans l’environnement.

 

Guide pratique

Le Guide pratique du Réseau Cafés-récits aide les animateur·trices et les organisateur·trices à préparer et à conduire des cafés-récits.

Lilian Fankhauser anime des cafés-récits et adore les récits de vie. Avec six camarades d’études, elle a fondé une association qui promeut la narration de récits de vie (Verein zur Förderung lebensgeschichtlichen Erzählens). Elle nous dévoile comment faire sortir les plus timides de leur réserve et pourquoi partager des souvenirs rend heureux.

 

Interview: Anina Torrado Lara
Photos: privées

Qu’est-ce qui vous a amenée à la narration de récits de vie?

Lilian Fankhauser – Le CAS «Lebenserzählungen und Lebensgeschichten» (Récits de vie et accompagnement biographique) de l’Université de Fribourg m’a ouvert la voie. Cette formation fantastique m’a appris à mettre un espace de narration à disposition d’autres personnes et à les encourager à partager leurs souvenirs. Avec six étudiantes rencontrées lors de cette formation, nous avons fondé une association qui promeut la narration de récits de vie pour rester en contact et continuer à échanger.

Comment encouragez-vous les personnes timides à partager leurs expériences?

Il existe des techniques de modération. Comme dans le journalisme, on peut formuler ses questions de façon légèrement différente: plutôt que demander quels pays une personne a visités, je lui demanderais: «Qu’as-tu ressenti, la première fois que tu étais à l’étranger? Qui était du voyage?» Il ne s’agit pas de la route du voyage, mais des sentiments, des expériences et des émotions.

Cela doit être une tâche ardue dans notre société axée sur la performance.

En effet, il faut se libérer des schémas narratifs habituels. De nombreuses personnes ont l’habitude de présenter leur parcours comme dans un CV. Mais partager des récits de vie est autrement plus complexe, car on s’intéresse aux émotions et aux expériences faites au cours d’une vie. Les souvenirs nous aident à classifier ce que nous entendons, voyons et faisons.

Sous quelle forme la narration de récits de vie peut-elle se dérouler?

Outre les cafés-récits, les formats peuvent être multiples. Une metteuse en scène a, par exemple, réalisé une pièce de théâtre avec la brasserie Cardinal lorsque cette dernière a fermé ses portes. Les collaboratrices et collaborateurs y ont thématisé leur ressenti, ce qui leur a permis de mieux gérer cette étape difficile. Christian Hanser a pour sa part transformé une vieille roulotte en un coffre au trésor rempli de jouets en bois datant de son enfance. Toute personne qui le souhaite peut venir jouer et s’immerger dans ses souvenirs. Une réalisatrice de cinéma travaille avec des personnes atteintes de démence dans un EMS. À Berlin, la troupe Playback-Theater Tumoristen aide des personnes ayant une tumeur à gérer leurs émotions. Toutes ces formes de la narration et du souvenir sont extrêmement bénéfiques.

Que provoque la narration au fond de nous?

Le récit crée de la proximité et du respect entre les personnes. Lors d’un café-récits par exemple, les personnes passent du temps ensemble, clarifient leurs pensées et voient des souvenirs individuels se transformer en trame narrative. Après un café-récits, je suis aux anges pendant deux jours, car j’ai entendu de magnifiques histoires de personnes que je ne connaissais pas auparavant.

Est-ce que vous écrivez des histoires de vie?

Oui, j’ai par exemple rédigé la biographie de ma belle-mère. Nous avons beaucoup apprécié ce temps passé ensemble à nous rappeler des souvenirs et à nous écouter. Il en est résulté un petit livre que je lui ai offert. J’aime tout particulièrement la transmission orale de récits, car elle se caractérise par une certaine légèreté. Il n’est pas toujours nécessaire de tout coucher par écrit. La légèreté de la transmission orale attire particulièrement les femmes.

À ce propos: pourquoi les cafés-récits attirent-ils plus de femmes que d’hommes?

J’ai fait le même constat en tant qu’animatrice de cafés-récits. Je pense que les femmes se sentent bien dans un espace où il ne s’agit pas de se mesurer. Elles apprécient que les cafés-récits soient axés sur une expérience commune, que le thème y occupe la place centrale et non la question de savoir quelle histoire est la plus intéressante.

Quels sont les objectifs de votre association zur Förderung lebensgeschichtlichen Erzählens?

Les six membres fondatrices de l’association ont constaté que la méthode du récit de vie était méconnue et que la valeur de l’écoute est très souvent sous-estimée au quotidien. Nous désirons changer cet état de fait en soutenant et donnant de la visibilité à un maximum de projets liés à des récits de vie. C’est pourquoi nous organisons de nombreuses manifestations, par exemple une rencontre thématique, le 19 mars 2022, qui sera consacrée à l’élaboration d’une biographie au fil d’un dialogue: des récits de vie de «personnalités publiques».

 

Portrait

Lilian Fankhauser est chargée de l’égalité homme/femme à l’Université de Berne. Pendant son temps libre, elle s’engage comme animatrice au sein du Réseau Café-récits suisse et propose des ateliers sur les bases théoriques et les méthodes de la narration de récits de vie.

À la suite du CAS «Lebenserzählungen und Lebensgeschichten» (Récits de vie et accompagnement biographique) à l’Université de Fribourg, elle a fondé, avec ses camarades d’études, une association qui encourage la narration de récits de vie (Verein zur Förderung lebensgeschichtlichen Erzählens). Sur leur site Internet, elles publient le calendrier de leurs manifestations, proposent des conseils et mettent leurs membres en contact. Elles sont actives en tant que conseillères et coaches pour d’autres institutions et documentent, sur demande, des histoires de vie.

 

L’effet thérapeutique des cafés-récits

Kerstin Rödiger, aumônière à l’Hôpital universitaire de Bâle et animatrice de cafés-récits depuis plusieurs années, décrit dans un article comment la méthode du café-récits est utilisée à l’hôpital et ce qu’elle parvient à atteindre.

Le 27 août 2021, un pavillon des femmes, situé dans l’idyllique Stadtpark de Saint-Gall, a accueilli un café-récits des générations. Les animatrices, Fabienne Duelli, du Centre de liaison des associations féminines des deux Appenzell, et Rhea Braunwalder, ont discuté des 50 ans du suffrage féminin en Suisse avec 24 participantes et un participant.

Fabienne Duelli, ce sujet d’actualité a attiré beaucoup de monde au pavillon des femmes. 

Fabienne Duelli

Fabienne Duelli: oui, 24 femmes et un homme – le partenaire de l’une des participantes – ont fait le déplacement. J’ai été très heureuse de la présence de femmes de 20 à 70 ans, et de trios grand-mère – mère – fille.

Qu’est-ce qui a fait la particularité de ce café-récits?

Nous avons pris place en deux cercles selon le principe de la «fishbowl conversation»: un cercle intérieur composé de deux animatrices et de trois participant·e·s et un cercle extérieur composé d’invité·e·s et de proches. Dans le cercle intérieur, nous avons échangé sur la condition féminine et sur la façon dont nos droits et nos responsabilités ont changé au cours des cinquante dernières années. Le cercle extérieur a également été inclus dans la conversation. La très grande majorité des personnes ont fait part d’une histoire ou d’une réflexion personnelle.

Quelle anecdote vous a particulièrement touchée?

La question préliminaire était: «Quel âge as-tu le sentiment d’avoir aujourd’hui?» Une femme a déclaré qu’elle se sentait systématiquement vieille lorsqu’elle devait saisir son âge dans les applications en ligne, puis faire défiler la liste jusqu’à son année de naissance. C’était également très beau d’entendre les femmes raconter ce qu’elles ont ressenti lorsqu’elles ont été autorisées à voter pour la première fois.

Qu’est-ce qui vous a surprise?

Que les jeunes femmes aient eu du mal à croire qu’il y a cinquante ans, une femme avait encore besoin du consentement de son mari pour postuler à un emploi. Les jeunes femmes d’aujourd’hui n’ont plus, ou que très peu, conscience de l’engagement des pionnières des droits des femmes.

Comment les jeunes femmes pourront-elles s’impliquer au cours des cinquante prochaines années?

L’objectif de ce café-récits était d’encourager les femmes à défendre leurs droits, mais aussi à assumer leurs responsabilités. Cela signifie que les jeunes femmes devraient également s’impliquer activement dans les questions politiques et ne pas partir du principe que quelqu’un d’autre se battra pour elles. À cet égard, le café-récits a également été une révélation, car il a montré qu’en 2021, il existe encore des discriminations subtiles, que ce soit sur le marché du travail, dans la vie quotidienne ou dans la relation de couple.

ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv / Fotograf: Gerber, Hans / Com_L15-0200-0001-0001 / CC BY-SA 4.0

Série d’événements à l’occasion des 50 ans du suffrage féminin

Le café-récits des générations a été proposé par la Ligue catholique des femmes de SG/Appenzell et les Centres de liaison des associations féminines de Saint-Gall et Appenzell Rhodes-Extérieures. Il a eu lieu le 27 août 2021 dans le cadre du 50e anniversaire du suffrage féminin en Suisse (voir aussi le flyer). Ses créatrices ont bénéficié d’une mesure de soutien pour la mise sur pied de ce café-récits stimulant.

50 – 50 – 50

À l’occasion des 50 ans du suffrage féminin en Suisse, cinquante femmes photographes se sont associées pour porter un regard national sur la place de la femme. Cinquante femmes photographes ont réalisé le portrait d’une femme de leur choix. La publication a été notamment soutenue par le Pour-cent culturel Migros.

Johanna Kohn, professeure dans le domaine du vieillissement, du récit biographique et de la migration à la FHNW, a lancé avec Simone Girard-Groeber, chercheuse dans le domaine de la surdité à la FHNW, un projet particulier: elles ont invité des personnes entendantes et sourdes à un café-récits. Johanna Kohn nous parle de ces rencontres interculturelles.

 

Entretien: Anina Torrado Lara

Johanna Kohn, comment vous est venue l’idée de mettre sur pied des cafés-récits où «s’écouter les un·e·s les autres» représente un défi?

Johanna Kohn

Johanna Kohn: C’est Simone Girard-Groeber qui en a eu l’idée. Elle souhaitait faciliter les rencontres interculturelles entre personnes entendantes et sourdes et découvrir ce qui allait se passer dans la conversation. Nous avons pu nous écouter et nous exprimer grâce à deux interprètes en langue des signes. Cela représentait le même effort que lorsque des personnes ayant différentes langues maternelles et différentes cultures se rencontrent.

En quoi la rencontre entre personnes sourdes et entendantes était-elle «interculturelle»?

Les rencontres étaient interculturelles par plusieurs aspects: dans chaque culture, nous partageons une langue commune, certaines habitudes, des règles, des comportements, des rituels et des histoires. Les personnes sourdes et entendantes en Suisse vivent dans le même environnement, mais se distinguent par leur langue, leur histoire, leurs interactions et leurs besoins. Les personnes sourdes sont en outre déjà «biculturelles» en elles-mêmes: elles font d’une part partie de la culture des entendants, mais d’autre part, elles utilisent aussi leur langue des signes et ont le sentiment d’appartenir à la culture sourde.

Qu’est-ce qui caractérise la culture des personnes sourdes en Suisse?

Un regard sur l’histoire des personnes sourdes en Suisse permet de le comprendre: beaucoup de personnes sourdes maintenant plus âgées ont été séparées de leur famille très tôt et ont grandi dans un des rares internats pour personnes sourdes qui existaient en Suisse. La langue des signes y était souvent interdite et elles étaient punies si elles l’utilisaient. Au prix de grands efforts, elles ont dû apprendre à articuler les sons et à lire sur les lèvres. Elles ne pouvaient souvent communiquer entre elles en langue des signes qu’en se cachant. Cela les a marquées. Les personnes entendantes en Suisse ne partagent pas cette histoire, elles ont vécu d’autres expériences très variées. En tant que minorité, la vie biculturelle fait partie du quotidien des personnes sourdes, alors que pour les personnes entendantes, c’était plutôt nouveau d’être en minorité dans une culture sourde lors du café-récits.

De nos jours, l’égalité des chances s’est-elle améliorée pour les personnes sourdes?

Beaucoup de choses ont déjà été faites. Par exemple, on dispose de plus d’informations traduites en langue des signes. Mais en particulier dans le domaine de l’éducation, les inégalités restent énormes. On le voit dans le choix du métier. Nous avons abordé ce sujet lors du café-récits. De nombreuses personnes sourdes déclarent qu’elles doivent constamment «lutter pour être visibles». Cela commence déjà par le choix d’un métier: à première vue, de nombreuses activités apparaissent comme «impossibles».

Les personnes entendantes sont-elles démunies dans leurs rapports aux personnes sourdes?

Je ne dirais pas «démunies», mais peut-être plutôt «sans voix» et «étrangères» dans une culture étrangère. Parfois le contact se fait, mais seulement superficiellement. Des discussions plus approfondies sont possibles lorsque les personnes entendantes sont très compétentes en langue des signes ou qu’un interprète est présent. Le café-récits nous l’a également montré: il faut une bonne préparation pour permettre l’échange interculturel et en faire une expérience enrichissante pour tous.

Pouvez-vous nous donner un premier aperçu des résultats?

Je ne souhaite pas trop anticiper, mais les cafés-récits ont aiguisé l’appétit de tous les participant·e·s pour la suite. Ils ont encouragé les personnes entendantes à s’impliquer, à ne rien comprendre au début et à vivre ensuite de nombreuses expériences. Et ils ont donné aux personnes sourdes l’espace nécessaire pour rendre leurs expériences et leur monde visibles «à voix haute». Les résultats et le guide pour l’organisation de «Café-récits inclusifs» avec des personnes sourdes et entendantes est disponible ici en ligne.

 

La série de cafés-récits avec des personnes sourdes et entendantes

La série de cafés-récits a été organisée en 2020 par le Réseau Café-récits avec la Fédération Suisse des Sourds, la Fondation Max-Bircher et l’Association Sichtbar Gehörlose à Zurich. En plus de Johanna Kohn et Simone Girard-Groeber, deux interprètes, des participant·e·s entendant·e·s et sourd·e·s et une animatrice ou un animateur étaient présents. À partir des observations menées durant les cafés-récits et des entretiens avec les personnes impliquées, une étude sur la communication dans les cafés-récits interculturels ainsi qu’un guide avec des conseils ont vu le jour en 2021.

 

Ayub est né et a grandi en Iran. Il participe régulièrement au café récits organisé au Solihaus à Saint-Gall (photo: Anna-Tina Eberhard).

Ayub, un jeune carreleur de 27 ans, a grandi en Iran et vit en Suisse depuis trois ans. Dans cette interview, il nous dévoile ce qui le fascine aux cafés récits.

Ayub, comment as-tu découvert les cafés récits?

Ayub: Je viens souvent à Saint-Gall pour discuter et échanger avec des gens au Solihaus. C’est là que j’ai découvert le café récits.

Que penses-tu de ce type de rencontres?

Ça me plaît beaucoup! Chaque fois, j’y fais de nouvelles connaissances. Ce sont des personnes qui viennent de pays différents et qui ont vécu des expériences intéressantes, leurs histoires sont passionnantes. En plus, ça me permet d’améliorer mon allemand.

Qu’est-ce qui te plaît particulièrement?

On finit toujours par rigoler. Les histoires que nous nous racontons sont souvent très drôles. C’est précieux de pouvoir rire avec d’autres personnes.

Désirez-vous partager avec d’autres personnes des histoires intéressantes? Envoyez-nous votre message.

Les 11, 12 et 13 juin 2021, le Réseau Café-récits propose des Journées nationales du café-récits. L’ambition est de rassembler dans des écoles, des salles communales, des bistrots, des bibliothèques ou encore dans des espaces de co-working des personnes de tous horizons désireuses de partager leurs histoires et leur vécu et de tisser ainsi des liens entre elles. Le thème proposé promet d’éveiller de nombreux souvenirs, anecdotes et expériences: «Les évènements de la vie»

Le Réseau poursuit ses objectifs sur le long terme, à savoir promouvoir et donner de la visibilité au modèle des cafés-récits, révéler son efficacité et contribuer à la cohésion sociale.

Par le biais de ces journées nationales, nous désirons lancer un mouvement et favoriser une société dans laquelle

  • les gens se parlent d’égal à égal et découvrent de nouveaux univers et de nouvelles perspectives;
  • les personnes intéressées peuvent, avec un peu de pratique et d’accompagnement, animer une rencontre, et mettre en lien les récits des participant·e·s.

Souhaitez-vous planifier et coordonner cette journée avec un groupe de personnes motivées? L’animation d’un café-récits les 12 et 13 juin 2021 vous tente-t-elle? Ou alors, pourriez-vous mettre un espace à disposition? N’hésitez pas à écrire à info@cafe-recits.ch, mention «Journées café-récits».

Ancienne hôtesse de l’air et spécialiste du voyage Eveline a parcouru le monde. Elle nous raconte dans cette interview comment le café récits l’a inspirée.

 

Qu’est-ce qui t’a amenée à participer à un café récits?

Eveline: Mon amie Ursula m’a demandée si je serais d’accord de participer. Je connaissait déjà le concept du café récits à travers une connaissance qui organise des rencontres dans une maison de retraite. Je pensais que c’était quelque chose pour les personnes âgées et me sentais trop jeune. Puis je me suis dit, qu’il fallait être ouverte à des expériences inédites pour faire de nouvelles connaissances et découvrir d’autres points de vue.

Et comment s’est passée cette expérience?

Je me suis tout de suite sentie très à l’aise. Les participants viennent des quatre coins du monde: de l’étudiante saint-galloise à la danseuse brésilienne en passant par le carreleur iranien, j’ai rencontré des personnalités très intéressantes! C’était surprenant de voir avec quelle rapidité la confiance mutuelle s’est installée.

Que vous êtes-vous raconté?

Au début, je pensais que je n’avais absolument rien à dire. Puis l’un des participants a raconté une anecdote amusante et je me suis soudain souvenue d’une foule de choses que je croyais avoir complètement oubliées.

Est-il important d’avoir une personne qui anime le café récits?

Oui, c’est un rôle nécessaire et très précieux. Lorsque le silence s’installait, la modératrice donnait une impulsion et dirigeait la conversation dans une nouvelle direction.

Que retiens-tu de la rencontre?

C’était très intéressant d’élargir mon horizon, d’approfondir la compréhension que j’ai d’autres personnes et d’autres pays. Le café récits reste un excellent souvenir.

Portrait

Eveline travaille pour Pacific Society à Appenzell. Ella a développé cette entreprise familiale avec son mari et y est responsable de l’administration, de l’organisation des voyages et du service clientèle. Lors de ses voyages dans des régions reculées du monde, le couple a l’occasion de découvrir des personnes au vécu différent et venant d’horizons les plus divers.

 

Tobias est coach en improvisation et chercheur d’histoires. Cela fait plusieurs années que l’ancien agent de voyage et responsable des ressources humaines a découvert sa passion pour l’improvisation. Il y a dix ans, il a fondé le Playback-Theater à Saint-Gall et monte souvent sur scène, mais il enseigne aussi dans des Hautes écoles spécialisées et donne des cours d’improvisation dans des entreprises.

 

Tobias, comment es-tu arrivé au café récits?

Tobias: J’ai été invité par une connaissance et étais curieux de découvrir ce format. Cela fait plusieurs années que j’essaie d’établir un lien entre la scène et l’être humain. Le café récits m’a semblé comparable à une scène, sur laquelle des gens se racontent de grandes et de petites aventures tirées du vécu.

La rencontre a-t-elle été à la hauteur de tes attentes?

La rencontre de ce dimanche matin était un très bel évènement. Je ne connaissais personne, pourtant un lien s’est rapidement établi grâce aux expériences personnelles que nous nous sommes racontées. J’ai été impressionné par l’attention que les participants accordaient aux récits, on ne s’interrompait pas comme dans une discussion de bistrot. La personne qui parlait bénéficiait de l’attention de tous. Cette concentration s’est répercutée sur moi en tant que narrateur: le respect dont j’étais l’objet, m’a rendu plus vigilent par rapport aux mots que j’employais.

Y a-t-il des parallèles avec la forme de récits que tu pratiques dans le cadre du théâtre playback?

Naturellement, dans les deux formats, il s’agit de s’écouter attentivement et de percevoir les signes non verbaux de l’interlocuteur. Lorsqu’une personne arrive au bout de son histoire, une autre en reprend le fil et continue à tisser la trame du récit. Le narrateur occupe le devant de la scène et un lien se crée, un événement commun prend forme.

Quel rôle notre société accorde-t-elle à l’improvisation?

Nous vivons dans un monde fortement connecté et avec une haute densité d’informations. Ce qui est vrai aujourd’hui sera peut-être déjà dépassé demain. C’est un défi pour de nombreuses personnes, car elles doivent improviser. Lorsqu’on apprend à écouter davantage son intuition et à se lancer, tout simplement, on est plus agile. L’improvisation est mère de toute créativité. Dans le domaine artistique, elle est acceptée, mais dans le monde des affaires, elle a malheureusement mauvaise réputation. Je reste néanmoins convaincu que nous devrions accorder davantage de place au concept de l’improvisation, aussi dans le travail quotidien.

Quel conseil donnerais-tu à un manager?

Je lui conseillerais, d’utiliser les ressources que l’on a en soi. Lorsqu’on fait confiance à sa propre intuition et à sa créativité, on apprend beaucoup sur soi-même. Cela signifie naturellement aussi qu’il faut sortir de sa zone de confort, se dépasser, mais c’est une chose à laquelle on prend beaucoup de plaisir!

Portrait

Tobias est directeur du Playback-Theater à Saint-Gall. Il a suivi sa formation au Centre for Playback Theatre à New York. L’ancien agent de voyage et responsable des ressources humaines enseigne désormais dans des Hautes écoles spécialisées, donne des cours d’improvisation dans des entreprises et aime beaucoup monter lui-même sur les planches. Le Playback-Theater invite les participants à interagir, sans scénario ni scripte. Ils créent une pièce de théâtre ensemble, en se basant sur leurs propres histoires et expériences.

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