Le Réseau Café-récits suisse devient une association. L’équipe de projet actuelle continuera de soutenir la diffusion de cafés-récits animés avec soin.

Le Réseau Café-récits Suisse a été lancé en 2015 par le Pour-cent culturel Migros et la Haute école spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse. Ces dernières années, il est devenu un réseau national de personnes qui se laissent inspirer par la méthode du café-récits.

Le Pour-cent culturel Migros renforce la cohésion sociale. Il se confronte continuellement aux développements sociétaux actuels et crée des incitations à agir qui sont limitées dans le temps. Le Pour-cent culturel Migros a étroitement accompagné le Réseau Café-récits durant la phase pilote et la mise en place.

Désormais, le Réseau Café-récits va poursuivre son développement en devenant une association indépendante gérée par un nouvel organisme responsable. Afin de garantir la viabilité du réseau, le Pour-cent culturel Migros continuera de l’accompagner pendant les années 2023 et 2024.

Rhea Braunwalder et Marcello Martinoni vous informeront volontiers personnellement sur les changements:

le lundi 5 décembre, de 12 h 30 à 13 h 30 sur Zoom.

Nous serions heureux que vous continuiez à soutenir le réseau sous sa nouvelle forme. En cas de questions, Marcello Martinoni (en italien), Anne-Marie Nicole (en français) et Rhea Braunwalder (en allemand) se tiennent à votre disposition.

Le 26 août 2022, 20 animatrices et animateurs se sont réunis à la «Haus der offenen Jugendarbeit» de la ville de Wil pour un moment d’échange et de réflexion. Les thèmes de la journée étaient le racisme et les cafés-récits avec les jeunes. Une rétrospective de Rhea Braunwalder.

Photo: màd
Texte: Rhea Braunwalder

Comment le lieu a-t-il été choisi?

Un groupe très actif d’animatrices et d’animateurs s’est constitué à Wil il y a environ un an, à l’initiative du service de l’intégration de la ville. Dans le cadre des semaines d’action contre le racisme (mars 2022), plusieurs cafés-récits ont été organisés à Wil sur le thème «Appartenir». Il s’agissait d’histoires autour du sentiment d’appartenance, non seulement à un pays, mais aussi à des groupes d’amis, des associations ou des familles. Comme je sentais beaucoup d’énergie et de motivation chez les animatrices et animateurs, il était clair pour moi que l’intervision de cette année devait avoir lieu ici. J’ai demandé à Jara Halef qui s’occupe de l’animation auprès de la jeunesse de Wil, si elle pouvait mettre une salle à notre disposition.

Comment s’est déroulée la journée?

Nous avons commencé la matinée par une table ronde avec nos hôtes, Jara Halef (animatrice socioculturelle à Wil) et Katarina Stigwall (directrice et conseillère au bureau de consultation contre le racisme et la discrimination de l’EPER). Les deux intervenantes ont donné un aperçu de leur travail. Elles se sont accordées sur le fait que parler du racisme, quel que soit le cadre, est assez difficile. «Il faut beaucoup de temps pour que les gens aient le courage de venir au bureau de consultation», explique Katarina Stigwall. En revanche, le café-récits permet de se retrouver dans un cadre protégé. Lors de celui qu’a organisé Jara Halef, quelques jeunes ont raconté comment ils ne se sentaient pas intégrés.

Après la table ronde, nous avons partagé un repas, ce qui a laissé beaucoup de temps pour des discussions individuelles. Les animatrices et animateurs ont discuté de leurs prochains cafés-récits. Ils ont pu découvrir des idées de thèmes et de questions et ont partagé leurs propres histoires de vie.

L’après-midi, nous avons abordé plus en détail des cas individuels en utilisant l’intervision en petits groupes. Des questions telles que «Que faire lorsque des personnes tirent des conclusions négatives de leurs expériences?» et «Comment gérons-nous les journalistes et leurs reportages sur nos cafés-récits?» ont fait l’objet d’intenses discussions.

Qu’ai-je retenu de cette journée?

Les animatrices et animateurs se sont montrés très intéressés par le thème des jeunes et du racisme. Je retiens qu’une bonne animation n’est pas uniquement liée aux compétences dans ce domaine précis: plus nous sommes sensibilisés aux thèmes de la diversité et plus nous pouvons nous mettre à la place de nos narrateurs, comprendre leurs sentiments et leur univers et plus nous pouvons être sensibles dans notre façon d’animer. Il me tient donc à cœur d’aborder la diversité en termes de genre, de sexualité, d’origine et de capacités psychiques et physiques au sein du réseau.

 

Portraits

Katarina Stigwall est responsable du bureau de consultation contre le racisme et la discrimination de l’EPER et a développé un jeu de cartes qui incite à la réflexion sur le racisme au quotidien. Sur un côté sont inscrites des phrases qui, à première vue, paraissent tout à fait neutres; de l’autre, les phrases sont contextualisées sur le plan historique et social acquérant ainsi une autre signification. Le jeu de cartes peut servir de base de discussion lors d’ateliers. Pour plus d’informations, n’hésitez pas à contacter le bureau de conseil.


Jara Halef est animatrice socioculturelle à Wil. Elle apprécie le contact informel et décontracté avec les jeunes, sans attentes ni pression de performance.

L’idée du projet vient de Lorenza Campana, bénévole engagée dans deux projets du Pour-cent culturel Migros: Café-récits et TaM – Tandem au Musée, qu’elle a imaginé combiner le temps d’une après-midi. À cette époque, la fondation Lindenberg accueillait une exposition de sculptures de l’artiste tessinoise Veronica Branca Masa, intitulée «Frammento infinito».

 

Auteures: Valentina Pallucca Forte et Lorenza Campana

  • COMMENT LE CAFÉ-RÉCITS EST-IL NÉ?

Il est né d’une idée de Lorenza: le temps d’une après-midi, réunir des personnes voyantes et malvoyantes/aveugles et leur offrir des sensations similaires lors d’une visite tactile du musée. Nous avons eu la chance de pouvoir toucher les sculptures, en présence de la sculptrice, qui a fortement contribué à rendre cette après-midi passionnante par les anecdotes et détails racontés sur ses œuvres. Afin de permettre à l’ensemble des participant-es de vivre la même expérience, les personnes voyantes ont reçu un masque occultant la vue à mettre sur les yeux. Cette expérience tactile a été accompagnée d’un café-récits sur le thème du toucher.

L’organisation de l’événement a impliqué le travail conjoint de différentes parties: le réseau Café-récits, Tam, le centre de jour Casa Andreina et la fondation Lindenberg. Le résultat fut une après-midi à la fois légère et enrichissante pour toutes les personnes présentes, une expérience à refaire.

  • QUEL THÈME AVEZ-VOUS CHOISI?

Le café-récits s’est tenu à l’issue de la visite tactile de l’exposition de sculpture. Le thème choisi était «Con-tatto», un jeu de mot en italien faisant référence à la fois au contact (contatto) et au sens du toucher (tatto), mais également au tact (tatto) et au respect envers autrui. L’événement avait également pour but d’inciter les participant-es à partager leurs expériences sur le thème du contact, du toucher. Quels changements sont intervenus au fil des ans, en particulier depuis l’apparition du Covid-19? Quelles ont été leurs stratégies pour maintenir le contact en période de pandémie? Quel contact particulièrement important a marqué notre vie? Le café-récits s’étant tenu juste après la visite du musée, cela a surtout donné lieu à un échange entre les participant-es autour de leurs sensations et émotions ressenties lors de la visite. Il nous a semblé, avec Lorenza, important d’accorder suffisamment de place à cette volonté de partager car, comme les participant-es l’ont confié, cela n’arrive pas souvent de pouvoir vivre une telle expérience dans un musée.

  • QUI A PARTICIPÉ?

Notre objectif était de faire participer le public du centre de jour Casa Andreina – Unitas, soit des personnes aveugles, malvoyantes et voyantes, ensemble. Nous pouvons dire que nous avons réussi: six personnes malvoyantes/aveugles et six personnes voyantes ont participé.

  • À QUELS OBSTACLES AVEZ-VOUS DÛ VOUS PRÉPARER? QUELS ÉTAIENT LES DÉFIS ET COMMENT Y AVEZ-VOUS FAIT FACE?

Nous avons repéré les lieux avec Lorenza Campana à la fondation Lindenberg avant de déterminer le placement des chaises pour le café-récits. Nous avons choisi un coin plat, sans marches, avec les chaises déjà disposées en cercle et prêtes à accueillir les participant-es.

  • VOUS SOUVENEZ-VOUS D’UN MOMENT PARTICULIÈREMENT BEAU?

Pendant le café-récits, un participant aveugle de naissance a raconté comment il percevait les couleurs: chacune est associée à une mélodie (le rouge à des mélodies joyeuses et animées, le bleu à des mélodies calmes, et ainsi de suite). Un moment vraiment spécial et très intéressant, car certaines des personnes voyantes présentes n’avaient jamais pensé à ces aspects de la vie d’une personne aveugle.

  • QUEL BILAN TIREZ-VOUS DE CETTE EXPÉRIENCE?

Un bilan sans aucun doute positif. Ce Ccfé-récits, qui était organisé un peu différemment que  d’habitude, s’est révélé être un fantastique instrument de cohésion sociale et de partage. Nous avons clairement vu qu’il était important de faire preuve de souplesse et d’adapter en cours de route, si nécessaire, le projet initialement prévu. Pour une prochaine fois, nous retiendrons de cette expérience d’organiser en premier le café-récits, suivi de la visite du musée, afin que celle-ci ne prenne pas toute la place dans la partie narrative. L’expérience de combiner plusieurs projets sociaux sera certainement à renouveler.

  • QUE PENSEZ-VOUS DES MÉTHODES DU CAFÉ-RÉCITS?

Les cafés-récits sont une occasion idéale pour partager ses réflexions et expériences avec des personnes qui ne se connaissaient pas forcément au départ.

L’idée était de créer de la cohésion entre les participant-es, de l’inclusion et une compréhension mutuelle, de mettre tout le monde à l’aise et de permettre un échange humain, afin de montrer, au final, tout ce que nos vies ont en commun, ce que nous partageons, même si nos différences apparentes pourraient d’abord laisser penser le contraire.

 

Café-récits: programme de promotion

Le café-récits «Con-tatto» a obtenu une contribution de soutien. Le site Internet donne de plus amples informations pour soumettre une demande: programme de soutien 2022.

Sans doute peut-on dire d’un café-récits qu’il fut intense, émouvant, touchant, léger, joyeux, ou grave. Mais peut-on dire qu’il fut réussi ou, à contrario, qu’il ne le fut pas ? Dire qu’il ne le fut pas, ne serait-ce pas mettre en doute la qualité des récits partagés ? Retour d’expérience.

 

Texte : Anne-Marie Nicole

Début décembre 2021, le Musée Ariana, à Genève, a organisé un week-end participatif et festif « L’art pour tous, tous pour l’art » dédié à l’inclusion et à la diversité des publics, avec une programmation culturelle favorisant la pluralité des regards sur les activités. Dans ce cadre, deux cafés-récits ont été proposés. Par le passé, d’autres cafés-récits avaient déjà été organisés au musée, à l’initiative de Sabine, médiatrice culturelle. Lors de ces rencontres, le Musée Ariana souhaitait mettre à disposition du public l’espace muséal et les bienfaits de la conversation bienveillante.

« Nous sommes restées sur notre faim »

Le thème « Plaisirs et déplaisirs » a été retenu, lequel devait permettre d’évoquer les petits plaisirs qui font le sel de la vie et qui, comme une Madeleine de Proust, replonge les personnes dans les odeurs et les émotions de leur enfance. Et puisque ce week-end visait à solliciter les capacités sensorielles des publics attendus, ce thème devait donc également inviter à parler des souvenirs et des expériences sensorielles : le plaisir et le déplaisir des sens, le goût et le dégoût, les bonnes et les mauvaises odeurs, la vue et l’ouïe qui peuvent réjouir mais dont certaines personnes sont privées…

Le samedi, à l’issue du premier café-récits, qui a réuni une douzaine de personnes avec et sans handicap, nous, animatrices et médiatrices, sommes restées sur notre faim, avec le sentiment de quelque chose de décousu et d’inabouti. Nous avions encore en mémoire les précédents cafés-récits, riches et émouvants, où les propos s’enchaînaient naturellement et où les histoires des uns faisaient écho chez les autres. Mais là, malgré la richesse de quelques témoignages et une traduction en langue des signes qui a dynamisé les échanges, nous étions déçues. Qu’est-ce qui n’avait pas fonctionné ?

Des causes diverses

Nous avons identifié des causes qui relèvent, d’une part de conditions externes, d’autre part de la préparation du café-récits.

  • L’environnement. Les conditions d’accueil étaient encore soumises aux mesures de protection sanitaires contre le Covid-19. Par conséquent, la grande salle avait été largement aérée et la température relativement fraîche incitait à garder les manteaux. Les sièges très espacés formaient un large cercle, privant le groupe d’une certaine intimité. Le port du masque rendait parfois les propos difficilement audibles. Les bruits provenant des autres activités dans le musée perturbaient l’écoute et l’attention, de même qu’un certain va-et-vient dans la salle, avec des personnes arrivées tardivement et qui n’avaient, par conséquent, pas connaissance du déroulement ni des consignes d’un café-récits. Enfin, toujours en raison des mesures sanitaires, nous avons dû renoncer à la partie « café » informelle qui est pourtant un moment essentiel pour tisser les liens.
  • La préparation. Après réflexion, je dois reconnaître que j’ai perdu de vue le contexte dans lequel se déroulaient ces deux cafés-récits. Plutôt que valoriser les expériences sensorielles que les participantes et participants venaient de vivre durant la journée au musée et de mettre ce vécu en relation avec des souvenirs et des événements passés, j’ai abordé trop largement le thème des « Plaisirs et déplaisirs ». Cela explique certainement un déroulement décousu et parfois incohérent, et sans doute aussi la frustration de certaines personnes de n’avoir pas pu s’exprimer sur les découvertes et les sensations vécues le jour même.
  • Le groupe. À cela s’est ajoutée la question de la diversité des publics : des personnes en situation de handicap physique ou psychique, leurs proches et leurs accompagnant·es. Avec le recul, je pense que je / nous aurions dû davantage travailler sur la dimension inclusive de l’animation du café-récits, par exemple en associant à l’animation une personne en situation de handicap.

Apprendre de ses erreurs

Pour le deuxième café-récits, nous avons entrepris des ajustements, principalement d’ordre logistique – par exemple, nous avons fermé la porte de la salle à l’heure annoncée pour le début du café-récits. Les considérations liées à la préparation du thème et à l’accueil de la diversité des publics sont venues ultérieurement, après un moment d’échange entre animatrices et médiatrices et un temps de réflexion personnelle.

Cette expérience m’a appris que chaque café-récits est unique, avec son rythme, sa dynamique et son atmosphère. Elle m’a surtout convaincue, certes de l’importance de choisir un lieu chaleureux, convivial et rassurant, mais aussi de l’importance d’une bonne préparation : prendre le temps de réfléchir au thème choisi, par rapport à soi-même d’abord, mais aussi en fonction du public attendu. Pour mieux, ensuite, dérouler le fil de la conversation.

Pour des cafés-récits réussis

Or, les récits ne se jugent ni ne s’évaluent ; ils ne sont ni bons ni mauvais, ni justes ni faux. Ils sont, simplement. Non, les causes d’un café-récits « manqué » sont à chercher ailleurs : dans la préparation, la connaissance préalable et l’accueil du public ainsi que dans l’environnement.

 

Guide pratique

Le Guide pratique du Réseau Cafés-récits aide les animateur·trices et les organisateur·trices à préparer et à conduire des cafés-récits.

Marianne Wintzer est fondatrice de Geschichtenwerkstätte, médiatrice, coach et animatrice de cafés-récits. Elle est convaincue que ces derniers sont l’endroit idéal pour s’exercer à la communication non violente.  

 

Marianne, la violence dans la communication a-t-elle augmenté?

Marianne Wintzer: La violence fait partie du quotidien. C’était déjà le cas auparavant et rien ne changera sur ce point à l’avenir. Le «discours de haine» ou la «cancel culture» sont malheureusement des phénomènes marquants de notre époque. Je suis attristée de voir combien de gens ont désappris à écouter les autres. Il n’est pas toujours nécessaire d’avoir une réponse à tout ou de convaincre quelqu’un de son opinion. Pour moi, le café-récits est une très bonne méthode d’entraînement pour plus de compréhension et de tolérance.

Comment s’«entraînent» les participant·es lors des cafés-récits?

Au sein de cet espace de confiance, l’estime, la compréhension mutuelle et le respect sont exigés. Écouter, se mettre à la place des autres et se souvenir de ses propres histoires est un travail sur soi-même très intense émotionnellement. Des expériences tombées dans l’oubli peuvent soudain refaire surface et ne demandent qu’à être mises en mots. Elles peuvent également revêtir une nouvelle signification («je n’avais jamais vu ça comme ça»).

Les gens sortent-ils changés du café-récits?

Le café-récits aide à vérifier et à améliorer ses propres modèles de pensée et de communication en dialoguant avec d’autres personnes. Le principe est le suivant: «Raconte-moi, je t’écoute et je comprends tes motivations. Ensuite, je raconterai et tu m’écouteras. Nous ne devons pas nécessairement être d’accord, mais laisser parler l’autre et essayer de le comprendre.» À la fin, dans la partie informelle, j’entends souvent la phrase: «Je n’avais jamais vu les choses de cette façon.» Pas seulement à propos des autres, mais aussi à propos de soi!

Cela ressemble aussi à une méthode de gestion des conflits.

Oui, une discussion positive est toujours un vecteur de paix. Sur certains aspects, le café-récits ressemble à la médiation. Lors d’une médiation, des parties en désaccord sont assises face à face. Lors de la phase d’éclaircissement du conflit, la médiatrice ou le médiateur s’assure qu’il n’y a pas de discussion, mais uniquement des demandes de précisions. Les parties doivent s’écouter mutuellement et échanger leurs points de vue. Ce n’est qu’ainsi qu’ils peuvent assouplir leurs positions, trouver une solution qui fasse l’unanimité et adopter ensuite cette solution élaborée ensemble.

Interview: Anina Torrado Lara

À propos de Marianne Wintzer

La Soleuroise Marianne Wintzer anime régulièrement des cafés-récits. Elle est fascinée par les histoires de vie et convaincue qu’il n’est jamais trop tard pour bien vivre. Avec son Geschichtenwerkstätte (Atelier des histoires), elle coache les personnes qui souhaitent donner une nouvelle direction à leur vie. Marianne Wintzer aime aussi passionnément raconter ses propres histoires de musique et de nature: avec son cor des Alpes et son büchel.

Groupes de parole, forums d’idées, ateliers-débats, etc. Les espaces d’échanges sont nombreux et poursuivent tous une ambition louable et utile au sein de la collectivité. Dans cette diversité de lieux, qu’est-ce qui distingue les cafés-récits ? Nous avons posé la question à Déo Negamiyimana, qui a eu l’occasion d’animer plusieurs rencontres, dont la dernière selon les principes du café-récits.

Texte: Anne-Marie Nicole

Les différents espaces de parole possèdent généralement des caractéristiques qui leur sont propres: domaine d’action ou thématique spécifique, visée thérapeutique, échange de bonnes pratiques, offre d’aide et de conseil, etc. Le plus souvent aussi, ces lieux répondent à des règles de fonctionnement qui leur appartiennent et s’adressent à des groupes particuliers de personnes.

Déo (à gauche) aime animer les rencontres par les jeux. Son chapeau irlandais symbolise sa feuille préférée, la trèfle, dont la croyance populaire irlandaise dit qu’elle porte bonheur.

Et les cafés-récits, qu’est-ce qui les caractérisent ? Ce sont des espaces de rencontre dédiés à la conversation attentive et bienveillante, dont l’objectif est de créer des liens et des résonnances entre les histoires des gens. Ni débats, ni leçons, ni conseils, mais un partage basé sur les expériences, les vécus, les souvenirs et les éclats de vie sur un thème donné. Personne n’a tort, personne n’a raison.

En l’espace de six mois, Déo Negamiyimana (à gauche), qui préside le Centre pour la promotion de l’écriture et la liberté d’expression (CEPELE), à Bulle (FR), a animé trois rencontres. La première, sur le thème de l’intégration des migrant-es, a donné aux participant-es l’opportunité de partager leurs idées et leur compréhension de la question de l’intégration. Une deuxième rencontre, s’est tenue en juin 2021 dans le cadre des Journées nationales du café-récits, tandis que la troisième a eu lieu à la mi-janvier 2022 et s’est déroulée selon les modalités et les règles de discussion du café-récits. Elle a réuni des jardinières et jardiniers en herbe ou chevronnés autour du thème du jardinage. Les personnes ont raconté comment cette passion du jardinage leur est venue, qu’est-ce ou qui est-ce qui leur en a donné le goût, quelle a été leur plus grande fierté ou encore si elles ont un jardin secret.


Anne-Marie Nicole: Déo, en quoi ce café-récits était-il différent des deux premières rencontres que vous avez animées sur les thèmes de l’intégration et des événements de la vie?

Déo Negamiyimana: La troisième rencontre était très différente des deux premières parce que j’avais déjà acquis de l’expérience au niveau de la préparation et de l’animation. Je l’ai préparée en collaboration avec une autre animatrice, ce qui m’a aidé à tisser de manière approfondie la trame des questions, tandis que pour les premières rencontres, je m’étais contenté de questions souvent improvisées, ce qui m’a fait perdre le fil de la conversation. Les apports étaient davantage théoriques, comme la définition du concept d’intégration, la qualité de migrante ou migrant, les avantages d’une intégration réussie, etc., et moins axés sur les récits de vie des personnes. L’animation du troisième café-récits s’est faite de manière plus détendue, ayant profité aussi d’une autre expérience auprès de Renata Schneider, à Fribourg, que je suis allé voir animer son énième café-récits. Curiosité, expérience et organisation ont donc caractérisé mon dernier café-récits, dont le thème sera d’ailleurs repris pour un autre café-récits que j’animerai à Bulle, au mois de juin prochain.

Pourquoi avoir choisi ce thème du jardinage?

De mes échanges avec une animatrice, divers thèmes ont émergé. Le jardinage a tout de suite suscité mon intérêt parce qu’il fait appel à l’actualité des jardinières et des jardiniers dans notre région de la Gruyère. Cette animatrice m’a d’ailleurs mis en contact avec une responsable du jardinage de la Croix-Rouge fribourgeoise qui en a parlé autour d’elle, suscitant l’intérêt des usagères et usagers des Jardins des Capucins qui ont participé en nombre au troisième café-récits avec beaucoup d’histoires à raconter.

Comment les participant-es au café-récits sur le jardinage ont-ils accueilli le format de cette rencontre?

Après avoir présenté le concept du café-récits, les personnes ont pris librement la parole, racontant chacune ses expériences passées et actuelles. Très spontanément, elles ont évoqué leurs histoires avec enthousiasme et respect mutuel, et poursuivi les échanges de façon informelle autour d’un apéritif.

Quel moment fort gardez-vous en mémoire?

Je garde en mémoire l’histoire d’une participante qui détestait jardiner. Née dans une grande ville, elle n’avait jamais été en contact avec la terre. Plus tard, sa fille a appris à jardiner avec l’école et chaque fois qu’elle rentrait à la maison, elle insistait pour que sa mère aille jardiner avec elle. Aujourd’hui, non seulement la mère accompagne sa fille, mais elle est aussi passionnée par tout ce qui touche au jardin et, surtout, elle n’a plus peur des petites bêtes qui peuplent le sol, et qui ont longtemps été son cauchemar à chaque fois qu’elle pensait au jardin.

Quels enseignements tirez-vous de ce café-récits pour la suite des activités de votre association?

C’est un café-récits qui m’a donné envie de m’investir de manière assidue. Trois cafés-récits sont déjà au programme de cette année. Il n’est pas impossible que deux ou trois autres s’y ajoutent. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, dit le proverbe!

Portrait

Déo Negamiyimana, est journaliste et formateur d’adultes. Il préside le Centre pour la promotion de l’écriture et la liberté d’expression (CEPELE), à Bulle (FR). Cette association œuvre dans le domaine de la migration, de l’écriture et de l’intégration culturelle. «On peut être Suisse de naissance et être migrant-e», dit-il, rappelant ainsi que l’intégration culturelle se fait aussi souvent lorsqu’on passe d’un canton à l’autre.

Le 20 mars 2022, c’est la Journée mondiale du conte (également appelée World Storytelling Day), sur le thème «Lost and Found» («objets trouvés» ou «perdu et retrouvé»). Cette journée d’action vise à célébrer l’art de la narration orale. Le réseau des cafés-récits souhaite naturellement profiter de cette journée pour échanger des histoires! Des cafés-récits sont déjà prévus le 20 mars 2022:

Vous souhaitez animer vous-même un café-récits ce jour-là? Alors inscrivez sans tarder votre évènement!

Katharina Woog est conseillère au service de consultation psychologique de l’Université de Saint-Gall (PBS). Chaque jour, des étudiant·e·s, des doctorant·e·s et des membres du personnel frappent à sa porte. Ils ont besoin de soutien, que ce soit pour gérer l’angoisse des examens, le stress ou le harcèlement moral. Avec le café-récits, Katharina Woog a encouragé la discussion sur le rapport personnel à la performance.

Texte: Anina Torrado Lara
Photos: mises à disposition


Psychologue, Katharina Woog sait que la santé est un tout et qu’il faut prendre soin à la fois du corps et du psychisme. Elle collabore étroitement avec Unisport, le service de sport universitaire. Celui-ci propose une offre variée de sports pour équilibrer le travail intellectuel.

En octobre 2021, à l’occasion des Journées de la santé HSG 2021, le PBS et Unisport ont proposé des découvertes de nouvelles disciplines, de techniques de relaxation et de méthodes de prévention de la santé. Outre la méditation ou l’alimentation saine, on pouvait y tester le massage-yoga thaïlandais traditionnel ou un bain de glace.

L’objectif des Journées de la santé HSG 2021 était de repenser la performance («rethinking performance»). Selon Katharina Woog, il ne s’agit pas de savoir qui est meilleur ou plus rapide, mais de prendre soin de soi et de ne pas présumer de ses forces. «Nous l’expliquons ainsi: la vie professionnelle n’est pas un sprint, mais une course de fond. Si on démarre trop vite, on manque de souffle à mi-parcours.»

Le café-récits en tant que nouvelle expérience

Katharina Woog cherchait aussi des moyens de stimuler le dialogue et la réflexion sur la santé personnelle. Elle est tombée sur le café-récits et a su d’emblée qu’elle voulait l’essayer avec les étudiant·e·s et le personnel. Elle a trouvé une salle adaptée, écrit aux personnes intéressées et engagé Rhea Braunwalder du Réseau cafés-récits suisse en tant qu’animatrice. Celle-ci raconte: «Le café-récits a convaincu les participant·e·s. Mais il a fallu du temps pour installer la confiance nécessaire à une discussion ouverte entre ces personnes qui ne se connaissaient pas. Qu’elles aient réussi à surmonter leurs appréhensions et à se dévoiler a fait de ce café-récits une expérience particulière.»

Une alternative au dépassement de soi

«Notre société nous pousse à nous surpasser sans cesse, à être toujours plus performant·e·s. Cette quête du toujours plus vite, plus loin et plus haut peut entraîner des phénomènes de fatigue physique et psychique. Cela empêche une performance saine et durable», explique Katharina Woog. Selon elle, les discussions du café-récits ont incité les participant·e·s à revoir leur conception personnelle de la performance et à veiller à trouver un équilibre entre travail, études et loisirs.

Portrait

Katharina Woog est conseillère psychologique au service de consultation psychologique de l’Université de Saint-Gall (PBS). Après ses études de psychologie et de sciences sociales à Giessen, elle a suivi une formation en thérapie systémique. Elle aide les personnes à s’orienter professionnellement et offre un soutien dans les situations de stress professionnel ou personnel.

Lilian Fankhauser anime des cafés-récits et adore les récits de vie. Avec six camarades d’études, elle a fondé une association qui promeut la narration de récits de vie (Verein zur Förderung lebensgeschichtlichen Erzählens). Elle nous dévoile comment faire sortir les plus timides de leur réserve et pourquoi partager des souvenirs rend heureux.

 

Interview: Anina Torrado Lara
Photos: privées

Qu’est-ce qui vous a amenée à la narration de récits de vie?

Lilian Fankhauser – Le CAS «Lebenserzählungen und Lebensgeschichten» (Récits de vie et accompagnement biographique) de l’Université de Fribourg m’a ouvert la voie. Cette formation fantastique m’a appris à mettre un espace de narration à disposition d’autres personnes et à les encourager à partager leurs souvenirs. Avec six étudiantes rencontrées lors de cette formation, nous avons fondé une association qui promeut la narration de récits de vie pour rester en contact et continuer à échanger.

Comment encouragez-vous les personnes timides à partager leurs expériences?

Il existe des techniques de modération. Comme dans le journalisme, on peut formuler ses questions de façon légèrement différente: plutôt que demander quels pays une personne a visités, je lui demanderais: «Qu’as-tu ressenti, la première fois que tu étais à l’étranger? Qui était du voyage?» Il ne s’agit pas de la route du voyage, mais des sentiments, des expériences et des émotions.

Cela doit être une tâche ardue dans notre société axée sur la performance.

En effet, il faut se libérer des schémas narratifs habituels. De nombreuses personnes ont l’habitude de présenter leur parcours comme dans un CV. Mais partager des récits de vie est autrement plus complexe, car on s’intéresse aux émotions et aux expériences faites au cours d’une vie. Les souvenirs nous aident à classifier ce que nous entendons, voyons et faisons.

Sous quelle forme la narration de récits de vie peut-elle se dérouler?

Outre les cafés-récits, les formats peuvent être multiples. Une metteuse en scène a, par exemple, réalisé une pièce de théâtre avec la brasserie Cardinal lorsque cette dernière a fermé ses portes. Les collaboratrices et collaborateurs y ont thématisé leur ressenti, ce qui leur a permis de mieux gérer cette étape difficile. Christian Hanser a pour sa part transformé une vieille roulotte en un coffre au trésor rempli de jouets en bois datant de son enfance. Toute personne qui le souhaite peut venir jouer et s’immerger dans ses souvenirs. Une réalisatrice de cinéma travaille avec des personnes atteintes de démence dans un EMS. À Berlin, la troupe Playback-Theater Tumoristen aide des personnes ayant une tumeur à gérer leurs émotions. Toutes ces formes de la narration et du souvenir sont extrêmement bénéfiques.

Que provoque la narration au fond de nous?

Le récit crée de la proximité et du respect entre les personnes. Lors d’un café-récits par exemple, les personnes passent du temps ensemble, clarifient leurs pensées et voient des souvenirs individuels se transformer en trame narrative. Après un café-récits, je suis aux anges pendant deux jours, car j’ai entendu de magnifiques histoires de personnes que je ne connaissais pas auparavant.

Est-ce que vous écrivez des histoires de vie?

Oui, j’ai par exemple rédigé la biographie de ma belle-mère. Nous avons beaucoup apprécié ce temps passé ensemble à nous rappeler des souvenirs et à nous écouter. Il en est résulté un petit livre que je lui ai offert. J’aime tout particulièrement la transmission orale de récits, car elle se caractérise par une certaine légèreté. Il n’est pas toujours nécessaire de tout coucher par écrit. La légèreté de la transmission orale attire particulièrement les femmes.

À ce propos: pourquoi les cafés-récits attirent-ils plus de femmes que d’hommes?

J’ai fait le même constat en tant qu’animatrice de cafés-récits. Je pense que les femmes se sentent bien dans un espace où il ne s’agit pas de se mesurer. Elles apprécient que les cafés-récits soient axés sur une expérience commune, que le thème y occupe la place centrale et non la question de savoir quelle histoire est la plus intéressante.

Quels sont les objectifs de votre association zur Förderung lebensgeschichtlichen Erzählens?

Les six membres fondatrices de l’association ont constaté que la méthode du récit de vie était méconnue et que la valeur de l’écoute est très souvent sous-estimée au quotidien. Nous désirons changer cet état de fait en soutenant et donnant de la visibilité à un maximum de projets liés à des récits de vie. C’est pourquoi nous organisons de nombreuses manifestations, par exemple une rencontre thématique, le 19 mars 2022, qui sera consacrée à l’élaboration d’une biographie au fil d’un dialogue: des récits de vie de «personnalités publiques».

 

Portrait

Lilian Fankhauser est chargée de l’égalité homme/femme à l’Université de Berne. Pendant son temps libre, elle s’engage comme animatrice au sein du Réseau Café-récits suisse et propose des ateliers sur les bases théoriques et les méthodes de la narration de récits de vie.

À la suite du CAS «Lebenserzählungen und Lebensgeschichten» (Récits de vie et accompagnement biographique) à l’Université de Fribourg, elle a fondé, avec ses camarades d’études, une association qui encourage la narration de récits de vie (Verein zur Förderung lebensgeschichtlichen Erzählens). Sur leur site Internet, elles publient le calendrier de leurs manifestations, proposent des conseils et mettent leurs membres en contact. Elles sont actives en tant que conseillères et coaches pour d’autres institutions et documentent, sur demande, des histoires de vie.

 

L’effet thérapeutique des cafés-récits

Kerstin Rödiger, aumônière à l’Hôpital universitaire de Bâle et animatrice de cafés-récits depuis plusieurs années, décrit dans un article comment la méthode du café-récits est utilisée à l’hôpital et ce qu’elle parvient à atteindre.

Silvia Avalli, responsable du Centre social de jour de Pro Senectute, à Faido, a lancé le café-récits à l’intention des usagères et usagers du centre, avec le souhait d’inclure aussi la population locale. La rencontre a été animée par Leonard Carisi, assistant socio-éducatif au Centre. Silvia et Leonard nous font part de leurs impressions.

 

Texte: Valentina Palluca
Photo: image symbolique (photographe: Paul Grogan)

Comment le café-récits est-il né?

Nous avons demandé à rejoindre le projet en tant que foyer de jour de la fondation Pro Senectute Ticino e Moesano. Nous visons les personnes de plus de 65 ans. Le café-récits s’est déroulé dans un restaurant de Faido, commune où se trouve le centre, et a été animé par un assistant socio-éducatif qui travaille au centre.

Quel thème avez-vous choisi?

Nous avons choisi le thème des voyages et du partage des souvenirs qui y sont liés. Il nous semble que durant cette période, où voyager n’est pas toujours facile ni possible, ce thème permet une certaine légèreté et rappelle les sensations et les émotions de moments vécus. Il peut aussi donner envie d’organiser des excursions plus proches mais ressourçantes.

Qui a participé?

Notre objectif consistait à offrir à la population locale une occasion de rencontre et d’échange, organisée par le foyer de jour, mais hors de ses murs. Nous nous sommes donc réunis dans un restaurant de Faido. Le café-récits nous a aussi semblé être une excellente opportunité de nous rapprocher des personnes qui ne se considèrent pas comme des «seniors».

Quel est votre bilan?

Sept personnes sont venues, qui ont toutes activement partagé leurs expériences et raconté leurs voyages. Les personnes présentes ont souhaité que d’autres cafés-récits aient lieu à l’avenir. Dès lors, nous souhaitons organiser d’autres cafés-récits et ne pas nous limiter à une expérience unique, surtout en ces temps «d’immobilité forcée»! Le café-récits est un espace convivial pour aborder des thèmes divers sur lesquels chacune et chacun est invité à s’exprimer.